Ces dernières semaines, la question de la souveraineté européenne s’est imposée comme une urgence politique. Défense, énergie, intelligence artificielle, données stratégiques : partout, les États cherchent à reprendre le contrôle sur leurs infrastructures critiques. Le paiement ne fait pas exception. Les récentes tensions géopolitique, laissant entendre que les États-Unis pourraient couper l’accès aux réseaux de paiement, ont mis en lumière une dépendance structurelle de l’Europe à des systèmes étrangers. Derrière chaque transaction par carte se cache un risque latent, capable de paralyser l’économie réelle du jour au lendemain.
Cette menace réveille l’Union européenne, qui active plusieurs chantiers : l’euro numérique, porté par la BCE, Wero, appuyé sur le virement instantané, et, dans le débat public, un nouvel espoir se dessine — celui d’un “Airbus des paiements”, capable de rivaliser avec les géants américains. Mais cette réponse centralisée, aussi ambitieuse soit-elle, soulève une question essentielle : dans un monde fragmenté, la souveraineté passe-t-elle par un champion unique, ou par un écosystème fort, diversifié et résilient ?
Un acteur unique ne crée pas la souveraineté. Il crée une vulnérabilité.
Ce raisonnement n’est pas nouveau. En 2020 déjà, face à la domination des réseaux américains, l’Europe lançait l’European Payments Initiative (EPI) avec l’ambition de créer un grand schéma paneuropéen de paiements par carte. Au fil du temps, le projet a évolué pour devenir un wallet fondé sur le virement instantané : Wero. S’il joue un rôle indéniable de catalyseur en remplaçant des dispositifs nationaux comme Paylib ou iDEAL, il ne résout pas tout. Aussi louable soit-elle, cette initiative ne doit pas écraser un écosystème déjà innovant et compétitif.
Miser à nouveau sur un acteur unique, même européen, revient à reconstruire la fragilité que l’on prétend combattre. C’est déplacer le risque, pas le supprimer. Dans le numérique comme dans les paiements, la résilience ne naît pas d’une forteresse isolée, mais d’un écosystème diversifié, capable d’absorber les chocs. Ne cherchons pas le monopole, cherchons la redondance.
Ce n’est pas d’un acteur unique dont l’Europe a besoin, mais d’un écosystème robuste, agile et diversifié. Raisonner en termes de monopole, même européen, revient à reproduire le schéma même que nous cherchons à dépasser. La souveraineté ne se décrète pas par la centralisation ; elle se construit par la diversité, la redondance et l’usage.
Les rails souverains existent déjà. Ce qu’il faut, c’est les emprunter.
L’Europe n’a pas besoin de reconstruire des routes, elles existent. Le système SEPA et le Virement Instantané (Instant Payment) constituent une infrastructure publique, robuste et totalement indépendante des décisions de Washington. Le défi n’est donc pas technologique, il est celui de l’usage.
Sur ces rails publics, ce ne sont pas les infrastructures lourdes qui ont innové ces dernières années, mais bien les Établissements de Paiement (EP). Ces acteurs agiles, régulés en France et ailleurs en Europe, ont développé des solutions de paiement par virement qui offrent déjà une alternative aux réseaux cartes déjà les réseaux cartes. Chez Fintecture comme chez d’autres membres de l’AFEPAME, nous voyons au quotidien des milliers de commerçants basculer vers ces solutions, non seulement par souveraineté, mais par pragmatisme économique : moins d’intermédiaires, c’est moins de frais et donc moins d’inflation sur le ticket de caisse.
Nous n’avons pas besoin d’un nouveau rail. Nous avons besoin d’un choc d’adoption.
Le véritable enjeu n’est plus de construire des rails — ils sont là — mais de les faire emprunter. Comme le souligne l’eurodéputée Aurore Lalucq, il faut sortir de la « poésie » incantatoire. La souveraineté ne se gagnera pas par une énième prouesse technique, mais par un changement massif d’habitudes, impulsé par un volontarisme politique clair.
Elles doivent toutefois être complétées par des dispositifs incitatifs afin d’encourager les payeurs à faire évoluer leurs usages et à adopter ces nouveaux modes de paiement. Chez Fintecture, nous observons une très forte récurrence après un premier paiement : c’est précisément ce premier acte qui demeure le principal point de friction. C’est à cette condition que des solutions européennes innovantes pourront véritablement émerger et s’imposer face aux géants américains.
Dans ce contexte, l’État ne doit plus se contenter d’être régulateur, il doit être client. En intégrant systématiquement le virement instantané dans ses propres flux — achats publics, versement des prestations, remboursements impôts — la puissance publique peut créer, par l’exemple, les réflexes d’usage qui manquent encore. La confiance se décrète moins qu’elle ne se pratique.
Enfin, il faut sortir d’une logique binaire “carte ou cash”. Le virement immédiat représente une troisième voie, souveraine, efficace, alignée avec les intérêts économiques des commerçants. Chaque acteur qui permet de s’émanciper des rails étrangers est une brique de notre indépendance. Il ne s’agit pas de choisir un champion, mais de soutenir tout un écosystème. C’est cette pluralité qu’il faut encourager, non la marginaliser.
Il est temps de transformer l’élan en action
Il est urgent d’agir, maintenant, collectivement. La souveraineté européenne des paiements n’est pas un horizon lointain : elle est à portée de main. Les acteurs sont prêts, les technologies existent, les cadres réglementaires sont en place. Ce qu’il manque, ce n’est ni le savoir-faire, ni l’ambition. Ce qu’il manque, c’est une volonté politique claire, capable de transformer l’existant en réflexe, et l’alternative en norme. Nous n’avons pas besoin d’attendre dix ans pour voir voler un hypothétique nouvel Airbus. La flotte des acteurs européens du paiement est déjà sur le tarmac, moteurs allumés. Il ne reste qu’une décision : leur donner l’autorisation de décoller.
Faysal Oudmine
CEO et co-fondateur de Fintecture


